Tout désapprendre

· Read in English

Comprends-tu ce qu’on t’a enseigné ? Ou as-tu simplement appris à bien le répéter ?

La plupart de ce que nous savons, nous ne l’avons pas choisi. C’est venu avec la maison : les peurs de nos parents, les certitudes de nos enseignants, les habitudes de notre pays, la façon de faire de notre premier patron. Nous l’avons absorbé avant d’être assez grands pour le questionner. Quand nous l’avons été, c’était déjà devenu comme ça que les choses sont.

Une partie est de l’or. Une partie est du vieux mobilier, utile autrefois et encombrant aujourd’hui. Et une partie est du poison, que nous continuons à transmettre parce que personne ne s’est jamais arrêté pour lire l’étiquette.

D’où je viens

Je viens d’une famille brisée, avec une longue lignée de mariages ratés et d’enfants nés hors mariage. Les mêmes schémas traversent trois, peut-être quatre générations. J’ai aussi grandi dans un foyer où la violence conjugale était ordinaire, des deux côtés : physique, verbale et psychologique.

Pendant longtemps, j’ai porté une conclusion silencieuse, sans jamais la dire à voix haute : l’amour et une bonne destinée ne sont pas pour les gens comme nous.

À un moment, j’ai décidé de regarder ces schémas sérieusement. Je les ai étudiés. J’ai posé des questions, parfois inconfortables, à ceux qui les avaient vécus. J’ai beaucoup prié. Petit à petit, j’ai désappris ce que cette maison m’avait enseigné.

J’ai désappris que l’amour n’est pas pour nous. J’ai désappris la peur du mariage. J’ai désappris que la violence est la réponse à un désaccord.

Je suis heureux en mariage depuis bientôt un an. Ma femme et moi avons eu un mariage magnifique, façonné exactement comme nous le voulions. Je le partage parce que, pendant des années, je ne croyais pas cela possible pour quelqu’un avec mon histoire.

Ce que j’ai entendu avant mon mariage

Quand les gens ont appris que j’allais me marier, beaucoup ont ressenti le besoin de partager leur sagesse. Quelques exemples, mot pour mot :

« Tu ne l’as pas enceinte, pourquoi tu la maries ? »

« On verra si ça va durer trois ans. »

« J’espère que tu as bien réfléchi. Moi, quand je me réveille le matin, je vois un visage effrayant à côté de moi, et je me rappelle que c’est ma femme. »

« Quand tu vas voyager, tu vas croiser de belles femmes. Attends d’avoir 50 ans et plein de sous. »

Une autre personne m’a dit s’être mariée pour des raisons fiscales.

La plupart de ces gens n’étaient pas méchants. Ils répétaient ce qu’ils avaient vu, parce que c’est comme ça que ça s’était toujours fait autour d’eux. Si ces mariages avaient été les seuls que j’avais jamais observés, j’aurais peut-être fini par les croire.

Change ce à quoi tu t’exposes

C’est peut-être la chose la plus importante que j’ai à dire : une grande partie du désapprentissage consiste à changer ce à quoi tu t’exposes.

On ne peut pas désapprendre un schéma quand c’est la seule chose qu’on voit. Si chaque mariage autour de toi est une guerre ou un contrat, il faudra aller chercher des mariages qui ne sont ni l’un ni l’autre. Lis à leur sujet. Passe du temps avec des couples qui rient encore ensemble après trente ans. Demande-leur comment ils font. Laisse tes yeux s’habituer à autre chose.

C’est vrai pour tout le reste. J’ai aussi dû désapprendre l’idée que les Africains ne peuvent rien accomplir de grand. Cette croyance ne résiste pas longtemps quand on s’expose à notre histoire : les manuscrits de Tombouctou, des siècles de savoir écrits sur notre propre sol ; le royaume du Kongo, dont le roi Alphonse Ier correspondait avec les rois du Portugal et avec le pape au début du XVIe siècle ; et, de notre temps, des personnes comme Wangari Maathai, dont le Mouvement de la ceinture verte a planté des dizaines de millions d’arbres au Kenya, et qui fut la première femme africaine à recevoir le prix Nobel de la paix.1 L’éolienne de Kamkwamba fait aussi partie de cette histoire.

Change ton fil d’actualité, tes livres, tes amis, les pièces où tu passes ton temps. Ce que tu écoutes chaque jour devient peu à peu ta manière de penser.

Qui l’a dit ?

Prends une croyance à laquelle tu tiens fermement et demande-toi d’où elle vient. Quelques-unes que j’entends le plus souvent :

  • Un homme ne pleure pas. Qui l’a dit ? « Jésus pleura. »2
  • En Afrique, on ne montre pas son amour en public. Alors où nos enfants sont-ils censés l’apprendre ?
  • Les arts, c’est pour ceux qui ont échoué dans la vie. Je dirige une chorale depuis 2016, en parallèle d’une carrière dans le logiciel.
  • Passé un certain âge, ta vie est finie. Abram avait soixante-quinze ans quand il quitta Charan.3
  • Si tu viens d’une famille brisée, tu en construiras une. Voir plus haut.
  • La thérapie, c’est pour les fous. La thérapie, c’est pour quiconque porte quelque chose de trop lourd pour le porter seul.

Certaines croyances étaient vraies pour ceux qui nous les ont enseignées, à leur époque et dans leurs circonstances. Les temps changent, et tu as le droit de vérifier. Honore tes aînés, garde ce qui a fait ses preuves et tient toujours, et mets le reste à l’épreuve.

Tes blessures ne sont pas un permis

Peut-être as-tu toi aussi grandi dans une famille difficile. Peut-être qu’un parent est parti. Peut-être as-tu perdu quelqu’un trop tôt, ou ton cœur a été brisé, ou tes parents ont divorcé, ou ton propre mariage a échoué. Cette douleur est réelle, et je ne prétendrai pas le contraire.

Mais ce n’est pas une raison pour faire du mal aux autres. Ce n’est pas une raison pour reproduire les mêmes schémas avec ton conjoint et tes enfants. Et ce n’est pas une raison pour passer ta vie à accuser le monde de ce qui t’est arrivé. Ce qu’on t’a fait n’était pas de ta faute, mais ce que tu en fais maintenant t’appartient.

Tu n’as pas à le porter seul. Cherche de l’aide :

  • Va voir un thérapeute. Ma femme, Flore, aide des personnes depuis quatre ans à travers SantéMentaleAfro, et j’ai vu ce travail changer des vies.
  • Parle à tes amis, ceux qui te disent la vérité.
  • Parle à ton pasteur, ou à un mentor qui a marché plus loin que toi.
  • Parle à Dieu. Il connaît déjà toute l’histoire, et elle ne le choque pas.

Le proverbe que Dieu a interdit à Israël

Il existait dans l’ancien Israël un dicton qui ressemble beaucoup à celui avec lequel j’ai grandi. Dieu s’y est attaqué directement :

Pourquoi dites-vous ce proverbe dans le pays d’Israël : Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées ? Je suis vivant ! dit le Seigneur, l’Éternel, vous n’aurez plus lieu de dire ce proverbe en Israël.

Ézéchiel 18:2-3

Tes parents ont peut-être mangé des raisins verts. Tes dents n’ont pas à rester agacées. Paul dit la même chose sous un autre angle :

Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait.

Romains 12:2

Renouveler son intelligence veut dire que quelque chose d’ancien doit partir. En 1970, dans Le Choc du futur, Alvin Toffler défendait l’idée qu’il faut apprendre aux gens à « apprendre, désapprendre et réapprendre ». Il citait le psychologue Herbert Gerjuoy : « L’illettré de demain ne sera pas celui qui ne sait pas lire ; ce sera celui qui n’a pas appris à apprendre. »4

Comment désapprendre

  1. Nomme le schéma : écris ce qui se répète dans ta famille ou dans ta propre vie. Sois honnête, même si ça fait mal.
  2. Étudie-le : pose des questions à ceux qui l’ont vécu, et cherche où il a commencé. Prie sur ce que tu découvres.
  3. Change ce à quoi tu t’exposes : trouve des personnes, des livres et des lieux qui te montrent une autre voie, et passes-y du vrai temps.
  4. Fais-toi aider : un thérapeute, un ami, un pasteur, un mentor, Dieu. Personne ne désapprend seul une génération de douleur.
  5. Passe le flambeau : une fois que tu as désappris quelque chose, enseigne-le à ceux qui viennent après toi.

Cette dernière étape compte le plus. Quand tu as brisé un schéma, ne le garde pas pour toi. Raconte ton histoire au jeune couple qui a peur du mariage. Montre à tes enfants à quoi ressemble un désaccord sans violence. Allume le flambeau pour la génération suivante, pour qu’elle commence là où tu as fini.

Désapprends tout, au moins une fois. Puis réapprends, cette fois en le choisissant, et que vive l’espérance !

Footnotes

  1. Wangari Maathai a fondé le Mouvement de la ceinture verte en 1977 et a reçu le prix Nobel de la paix en 2004. ↩

  2. Jean 11:35, le verset le plus court de la Bible. ↩

  3. Genèse 12:4 : « Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu’il sortit de Charan. » ↩

  4. Alvin Toffler, Future Shock (1970), chapitre 18 ; en français, Le Choc du futur. Texte original : « how to learn, unlearn and relearn » et « Tomorrow’s illiterate will not be the man who can’t read; he will be the man who has not learned how to learn ». ↩

← Tous les essais